2/27/1999
Un Marocain tue son épouse et son amant égyptien en FlorideABDELHAFID RAHMANI RISQUE LA CHAISE ELECTRIQUE
Trahi par sa femme Souad, cet ancien employé de banque, à Kénitra, vide son revolver sur ses victimes. À deux semaines de son procès à Orlando, il ne comprend toujours pas ce qui lui arrive. Sa mère Nouara, 83 ans, pleure son fils Abdelhafid. Les Marocains d'Amérique se mobilisent.
Trahi par sa femme Souad, cet ancien employé de banque, à Kénitra, vide son revolver sur ses victimes. À deux semaines de son procès à Orlando, il ne comprend toujours pas ce qui lui arrive. Sa mère Nouara, 83 ans, pleure son fils Abdelhafid.
La Fatwa de l'imam Hamza, le cheikh égyptien de la Floride, a beau faire appel aux principes de la Chariaâ islamique pour que Abdelhafid Rahmani bénéficie de circonstances atténuantes, il est difficile de convaincre par des arguments islamisants la justice américaine avec ses juges et son jury.Il est vrai que l'accusé marocain a agi sous le coup de la passion, mais la meilleure défense aux Etats-Unis est sonnante et trébuchante. Dans un pays " judiciarisé à mort " on ne peut pas vivre sans avocat. C'est-à-dire verser des honoraires conséquents.
Abdelhafid Rahmani, lui, s'attend au pire. Depuis son incarcération fin 1995, il ne cesse de ruminer son malheur, la tête entre les mains, le regard lourd de mélancolie, suspendu à de secrètes pensées. Dans sa cellule de John Polk Correctionnal facility d'Oakland, où il a étudié la langue américaine, le prévenu, numéro de matricule 198731 B4, risque la peine de mort pour le double crime qu'il a commis. À mesure que la date du procès approche -le 8 mars 1999 - l'angoisse de Rahmani, 39 ans, va crescendo.
Dans son infinie tourmente, Abdelhafid ne pense qu'à se tirer d'affaire. Sauver sa peau, c'est le cas de le dire. Au visage de celle qui l'a trompé avec l'Egyptien, sa femme Souad, a succédé depuis longtemps dans son imagination le visage de la liberté et de la vie. Un horizon lointain et quasi impossible.
L'anti-héros
Abdelhafid Rahmani ne se considère pas comme un criminel. Un vieux mythe méditerranéen qui considère que laver son honneur par le sang est un acte de bravoure que la société doit saluer avec gloire et respect. Pas en Amérique, ni ailleurs non plus. Aujourd'hui, il attend dans le couloir de la mort. Son seul réconfort dans sa prison invivable est la lecture du Coran. Livré à lui-même, piégé par ses pulsions, pris dans un engrenage diabolique, il s'est retrouvé embarqué, à son corps défendant, dans une galère complètement rocambolesque. Un film à l'eau de rose dont il est l'anti-héros qui finit sordidement.
Tout a commencé lorsque Abdelhafid Rahmani et sa femme Souad Bouserhane décident de passer les vacances du mois d'août 1995 à Orlando, en Floride. Une destination de rêve. À ce moment-là, le couple venait de reprendre la vie commune depuis à peine deux mois, alors que le mariage avait été célébré en 1991. Ils avaient en effet divorcé après dix mois de mariage, en août 1992.
Seulement voilà, sa femme est partie enceinte de Sarah, une fillette âgée aujourd'hui de 6 ans. Abdelhafid, dont l'amour n'a pas pris une ride ne résiste pas au désir de reprendre la vie conjugale avec la même femme. Il la ré-épouse en juin 1995. Soit quatre ans après le divorce à la suite d'un mariage fugace. Quel amour tenace ? Quelle affection insoluble dans le temps ? Quelle passion inextinguible ?
Carabosse
L'épouse est à nouveau heureuse. Toutes les marques du bonheur marquent sa vie. Le mari épanoui. Régénéré. Souad suggère alors une idée merveilleuse à son partenaire : "Chéri, pourquoi ne pas se payer une vraie lune de miel, loin du Maroc pour célébrer nos retrouvailles. On irait ensemble, par exemple, à Orlando au mois d'août. Tu sais, là où existe le pavillon marocain. C'est un monde splendide. D'ailleurs, maman a une copine là-bas, qui peut nous héberger sans problème". Des épousailles neuves et une lune de miel : un conte de fée. Carabosse, cela sera pour plus tard.
Cette copine qui habite Orlando s'appelle Khadija. Effectivement, la mère de Souad avait fait à l'époque sa connaissance, autour des activités, multiples et diverses, de la base américaine de Kénitra. Grâce à l'appui de ses employeurs américains, Khadija a pu émigrer en Floride, où elle s'est mariée avec un Américain d'origine égyptienne. Une vie réussie citée en exemple qui fascinait certainement Souad.
Ce que Abdelhafid ne sait probablement pas, c'est que sa moitié projetait depuis longtemps de s'installer aux Etats-Unis. Lors de sa longue période du divorce, elle s'était présentée plusieurs fois au consulat américain pour demander un visa. Dossier rejeté pour cause de statut de femme divorcée. Cette fois-ci, Souad est optimiste. Elle est à nouveau mariée. La demande pour un voyage en couple a des chances d'aboutir. Normal, elle a fait le nécessaire. Elle a repris Abdelhafid Rahmani. Avec une facilité déconcertante. A-t-elle agi par amour ou par intérêt ? La question ne se pose même pas. Par acquis de conscience , on peut cependant se poser quelques questions. Souad Bouserhane a-t-elle, dès le début, mené en bateau son mari ? S'est-elle servie de lui comme tremplin pour quitter Kénitra ? Une fille comme elle, qui émoustille le voisinage, devait se sentir à l'étroit à Kénitra. Une ville où rien ne se passe. Des travailleurs agricoles disputent la macadam aux chômeurs et aux oisifs. Besoin de s'éclater ailleurs ? Une pulsion naturelle chez une fille comme Souad. Alors vivement le nouveau monde !
Bourgeoîse
Une chose est sûre : la famille de Abdelhafid ne voulait pas, dès le début, du mariage. Mais notre bonhomme a vraiment du béguin pour cette belle créature qui a enflamme son corps et son cur.. Décidé à en faire sa femme, il fait pression sur sa mère, Nouara, déjà septuagénaire, qui finit par céder. Son mari n'est plus de ce monde depuis longtemps. Quant aux quatre frères, ils ne se sont pas mêlés de ce maudit mariage.
C'est pour cela qu'après le divorce, les frères de Abdelhafid lui proposent de lui chercher une femme de bonne famille. Mais Abdelhafid ne vibrait que pour Souad. Une jolie fille, élancée, qui ne passe pas inaperçue. La trentaine, si libre d'allure, franchement rieuse. Une allumeuse en quelque sorte. Consciente de son charme ravageur dans un patelin où la laideur et le dénuement sont les valeurs esthétiques dominantes, Souad sait faire valoir ses atouts. La femme menait la vie d'une petite bourgeoise de province sans commune mesure avec son statut social. Simple employée dans une commune de Kénitra avec un salaire mensuel de 1500 dirhams, elle portait des habits signés par des couturiers internationaux. Abdelhafid, lui, travaillait comme agent à l'agence Wafabank de la place après avoir raté ses études de médecine en Tunisie. Un homme sérieux, un peu timide sur les bords, mais surtout, de l'avis général, loyal.
Un couple heureux qui veut sceller la réconciliation par une escapade inespérée. Quoi de plus normal? Orlando. Pourquoi pas? se dit Abdelhafid. Du moment que l'hébergement est gratuit, juste un peu d'argent de poche, l'équivalent de 15.000 dirhams, et le tour est joué.
Les Rahmani sont une famille originaire d'Oujda. Le père, Mimoun, a quitté sa ville natale dès 1954 pour s'installer à Kénitra, qui portait alors le nom de Port-Lyautey, réputée pour sa base américaine. Mimoun a élevé ses cinq garçons à son image d'homme tranquille, peu bavard, mais strict. Pour lui, le monde entier se limite à sa petite famille. Un tempérament typiquement Oujdi. Bourru, franc et fidèle à la fois. Et surtout imprévisible. À Kénitra, petite ville du Gharb, tout se sait. Rien ne se cache. Mais Abdelhafid insiste pour faire sa vie avec cette Souad.
Charme magique
Après avoir laissé leur fille, Sarah âgée alors de 3 ans à Kénitra chez la famille de Souad, le couple s'envole pour Orlando. Abdelhafid et Souad sont excités à la perspective de découvrir les mille et un attraits du royaume de Disneyland. Pendant tout vol, la conversation porte sur les sites dignes de visite : le pavillon marocain à Epcot center, Magic Kingdom et Cap Canaveral...
Abdelhafid ne maîtrise pas l'Anglais. Souad non plus. Arrivés à destination, tard dans la soirée, ils trouvent la fameuse Khadija et son mari américain qui les attendent à la sortie de l'aéroport. Dans la voiture, le couple est fasciné par la ville. Une cité lumineuse. Orlando n'est qu'autoroutes très larges, forêts à perte de vue, paysages grandioses. Le paradis sur terre. Nous sommes vraiment loin de Kénitra.
En un mot, le couple ne tardera pas à tomber sous le charme magique d'Orlando. Surtout Souad, qui trouve la ville telle qu'elle l'avait imaginée auparavant. Splendide, facile et accueillante. Seule fausse note au tableau, à Orlando, tout est organisé autour de la voiture. Si on n'est pas motorisé, on ne peut pas vivre librement. Le couple s'arrange tout de même pour partir, notamment le week-end, à la découverte de quelques curiosités en compagnie de leurs amis. En particulier Adil Rami, l'étudiant casablancais en informatique, qui les héberge lors de leur séjour. .
Rahmani est sidéré. Sonné. Abattu. Il vient de tout perdre. Sa femme, pour la deuxième fois. Son travail. Ses rêves américains que Souad lui a fait miroiterSouad est constamment émerveillée par la beauté ambiante. Au point qu'elle suggère nativement avec un ton doucereux à son mari de ne plus retourner au Maroc. Tenter une nouvelle vie en Floride. " Et notre petite fille restée à Kénitra ?, lance étonné Abdelhafid.
" Ne t'en fais pas pour elle. Quand on sera bien installé , on ira ensemble la ramener", répond Souad avec fermeté et conviction comme si tout était planifié d'avance.
Abdelhafid, lui, est indécis. Il est venu juste pour des vacances. Pas pour immigrer. Il ne confond pas le tourisme et l'émigration. Mais pour combien de temps ? Le choix est douloureux. "D'accord chéri", dit-il en désespoir de cause. "Alors on reste donc, martèle Souad. Et puis, ici on n'est pas totalement étrangers. Nous avons beaucoup d'amis. On peut compter sur eux en cas de problème.Fais-moi confiance".
Effectivement, une communauté marocaine assez nombreuse vit à Orlando. Mais ce que Abdelhafid ne pouvait pas deviner en l'espace de deux semaines, c'est que la vie en Floride n'est pas facile comme le laissent croire les apparences. D'ailleurs, nos compatriotes là-bas se bagarrent pour joindre les deux bouts en faisant deux, voire trois petits boulots à la fois. Résultat : ils n'ont même pas le temps de se rencontrer.
Les boulots à tire-larigot à Orlando sont offerts par les fast-food. Pas besoin d'un savoir-faire particulier pour être accepté.
Le fast food ! La solution miracle. Justement notre couple est embauché facilement par un manager de Mac Donald, un Américain d'origine égyptienne nommé Zamzam. Les Arabes naturalisés américains préfèrent la main-d'uvre venue du Maroc. Le couple est toujours hébergé chez Adil Rami.
Insouciance
L'aventure scabreuse commence. Gêné aux entournures, Abdelhafid trouve que le patron, ce Zamzam-là s'intéresse plus qu'il ne faut à sa femme. Il n'est pas très net cet Egyptien. Une bienveillance et une générosité plus que suspectes. Rahmani n'en fait pas pour autant une histoire et explique plutôt ce comportement par la galanterie orientale. Cependant, il demeure sur ses gardes. Mais voilà que Souad annonce à son mari que le boss Zamzam est prêt à les aider pour obtenir la green card : la carte de séjour seul sésame pour pouvoir prétendre un jour à la nationalité américaine.
Euréka ! "Zamzam m'a proposé de conclure avec lui un mariage blanc", lance Souad, un mois après leur arrivée à Orlando, sur le mode de l'insouciance. Avant même que son mari n'ouvre la bouche, elle enfonce le clou : "Ici, ce genre de pratiques sont monnaie courante pour s'installer définitivement dans ce pays.".
Le mari a agi comme il l'a toujours fait jusqu'ici. La docilité qui conduit à toutes les acceptations. Satisfaire la moindre lubie de sa femme. Faiblesse ou excès d'amour ? En tout cas, il a déjà accepté de laisser tomber son travail de banquier au Maroc pour être serveur dans une ville impersonnelle et impitoyable. Alors, il dit oui à la proposition douteuse de sa compagne.
Au fil des jours, il découvre la vraie face cachée de la vie américaine, trimer comme un âne pour survivre. En plus de la restauration, il travaille comme laveur de voiture dans une station d'essence, la nuit, il fait office de gardien de parking. Et comme les nuits sont longues et la solitude usante.
Certainement pas pour Zamzam. Le gentil quinquagénaire manager de Mac Donald qui envahira Souad de son affection débordante et de sa gouaille cairote dont raffolent les Marocaines. Va pour le mariage blanc. Le restera-t-il longtemps ? Un blanc virginal et immaculé. ?
Deux mois plus tard, Souad ne donne plus signe de vie à son mari tellement elle était prise par son mariage blanc. Elle ne vient ni à la maison ni au lieu du travail. Au début, Abdelhafid ne s'inquiétait pas. Il savait par le truchement d'une petit mot laissé à la maison qu'elle partait pour quelques semaines à Kénitra. Abdelhafid ne commença à s'inquiéter qu'après avoir tenté vainement de la joindre par téléphone trois jours durant chez ses beaux-parents au Maroc. On lui a tout dit : elle est malade, elle dort, elle est sortie. En tout cas il ne pouvait jamais lui parler. Rahmani broie du noir et se fait du mauvais sang.
Dans un moment de lucidité, il saisit ce qui lui arrive. Rahmani n'est pas dupe. Une farce dont il risque d'être le dindon? Zamzam ? Un gars qu'il avait presque oublié. Il ne peut pas être étranger à cette disparition mystérieuse. La certitude remplace le doute.
" Abdelhafid, c'est fini entre nous. Je suis avec Zamzam, je ne te reviendrais plus, oublie-moi. Ceci dit tu peux toujours continuer à travailler au MacDo, Zamzam peut même t'augmenter", dit Souad d'une voix, affable mais décidée.
Mariage blanc
Rahmani est sidéré. Sonné. Abattu. Il vient de tout perdre. Sa femme, pour la deuxième fois. Son travail. Ses rêves américains que Souad lui a fait miroiter. Il a surtout perdu son Honneur. Abdelhafid est dans un état second. Ses mains tremblent. Il essaie de réfléchir malgré son désarroi. Sa dernière chance, le vieux imam égyptien Hamza. Il se dirige vers la mosquée pour lui demander conseil. Il lui explique que sa femme légitime vit sous le toit d'un autre. Et qu'elle ne veut plus lui revenir car elle a contracté un mariage dit blanc avec un autre pour faire ses papiers. Il sort un acte adoulaire marocain. L'imam regarde le document avec circonspection. " Mon fils, seuls les mariages civils américains sont reconnus en Amérique. Ton papier ne te servira à rien dans ce pays. " . Une réponse-coup de massue.
Rahmani est loin d'être un homme violent. Un personnage plutôt sans histoires, un peu timide sur les bords, mais ferme. Mais le pire arriva. Comme toujours. Abdelhafid Rahmani achète un revolver puis se dirige vers l'appartement de Zamzam. Il y entre par effraction. Et s'introduit dans la chambre à coucher. Les amants dorment du sommeil du juste. Il vide son revolver sur eux presque à bout portant et quitte tranquillement les lieux, l'air apaisé. Il vient de tuer froidement sa femme et son amant.
Abdelhafid est immédiatement accusé du double meurtre. Il fuit au Texas. Après 36 heures de cavale, il tombe dans les filets de la police texane. Il avoue d'emblée son crime. Il est rapatrié, menottes aux poings, à Orlando où il est incarcéré. Nous sommes en novembre1995. Cela fait quatre longues années qu'il croupit dans sa geôle. Il sait qu'il risque la peine de mort.
Ce qui l'attend est donc clair. Soit il plaide coupable et il écopera de la prison à vie. Soit il plaide non coupable et ce sera la chaise électrique. L'avocat commis d'office pour sa défense a pris un curieux congé maladie. Un autre avocat, Frederik Mann, a accepté de prendre l'affaire en contrepartie de la somme de 40 000 dollars.
Pour réunir l'argent nécessaire, l'accusé a écrit à l'ambassade du Maroc à Washington, qui, se déclarant incompétente en la matière, l'a dirigé vers les associations marocaines, notamment l'American Moroccan Forum qui a ouvert un compte à Richmond en Virginie pour recevoir les dons de la communauté marocaine. À ce jour à peine, 5 000 dollars sont collectés. Nouara, la bonne mère, ne reverra plus son fils. Elle prie. Elle pleure. A 83 ans, c'est tout ce qu'elle peut faire.
Quant à Sarah, désormais âgée de six ans, elle pense que ses parents sont toujours en voyage. Ces longs voyages dont on ne revient jamais.
